Horizons

Chronique littéraire publiée dans l'Eau vive

Jean-Marie Michaud

Géraldine

Elle m’avait souri depuis quelque temps. Grande, mince, frêle, mais surtout élégante et soignée, elle venait, tout comme moi, faire ses courses dans la seule épicerie fine de notre quartier.

  • Bonjour madame. Puis-je vous aider à porter votre sac?
  • Merci jeune homme. Volontiers, dit-elle, le regard bienveillant.

« Jeune homme… », à soixante ans bien sonnés, son expression m’avait beaucoup  amusé.  À quatre-vingt onze ans, elle pouvait se le permettre; question de perspective, n’est-ce pas.

Je l’avais observée, tant de fois, compter sa menue monnaie au moment de passer au tiroir-caisse. Les gens de sa génération paient comptant la plupart du temps, ceux de la mienne, moins fréquemment et ceux des nouvelles, presque jamais. Le caissier en était amusé. Il savait encore additionner celui-là, même s’il ignorait comment  soustraire sans une calculatrice…Il avait sûrement  remarqué lui aussi les alliances repliées dans la main; des alliances aux diamants énormes.

Elle me tend sa main, légère comme une feuille d’automne. Elle sourit, comme une jeune fille; un sourire lumineux. Il éclaire d’une fine intelligence son doux et tendre visage parcheminé.

  • Vous êtes un gentlemen monsieur.
  • Je vous remercie madame. C’est toujours un plaisir de vous revoir dans notre quartier, vous savez.

Je la vois hésiter. Quelle pensée peut bien lui parcourir l’esprit? Tout bonnement, elle me lance :

  • Aimeriez-vous m’accompagner pour le thé? Les amis de mon âge, avec qui prendre le thé, se font de plus en plus rares. Il m’en faut de plus jeunes, ajoute-t-elle d’un bel éclat de rire.

L’invitation, aussi impromptu soit-elle, me séduit.  Elle poursuit :

  • Mon chauffeur nous attend à l’entrée. Il vous déposera par la suite à votre guise.

Je saisis son sac et lui tends mon bras. Elle l’accepte comme un bras familier. Ainsi naît notre amitié. Pour quelques années, elle fleurira. Jusqu’à son dernier soupir, le thé, en sa compagnie, sera pur délice.

« La vie est faite de moments, de parcelles d’émotions, de souvenirs en devenir » me dira-t-elle un jour. ◾

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La plaine est la petite sœur continentale de l’océan...

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David Baudemont 0 358 Note de l'article: Pas de note

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Les bottes de foin

Extrait de Lignes de fuite de David Baudemont, publié aux Éditions de la nouvelle plume en 2015

David Baudemont 0 2009 Note de l'article: Pas de note

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