Sébastien Rock
/ Catégories: Poésie, Poésie

150 Canadas

Le Canada, un cadeau bien emballé pour les grandes occasions. 

Une poupée russe pleine de surprises que nous nous apprêtons à ouvrir. Venez en grand nombre.

Sortez vos téléphones, déroulez le tapis rouge.

Mais… c’est que la première poupée, cette première peau, est la plus coriace. Véritable corne au pied difficilement décrassable ; serrons-nous la dentition et dévissons-nous les sens. La cérémonie commence.

Flash, en gros plan sur les gagnants du territoire, flash, sur l’encre de leur nom pâli par le temps sur les palimpsestes de l’avarice. Flash sur la conspiration des Bad Whites, du cerbère à trois têtes Durham-Colborne-MacDonald et autres colonigauds déstatués parlant la langue du bois volé devenu gibet assassimilateur.

Maintenant, un peu plus à droite encore, c’est ça, chacun son tour.

Flash sur les grenouilles à la panse pleine de curés Labelle, croulant sous les « r » du Nobelettre Duplessiste, et terré au cœur des coffres arrière du F.L.Q. Flash, flash, sur la tyrannie d’un collectif qui ne sera jamais sur son 36, ni sur son 101.

Flash sur le manque de couleurs quand le White Privilege du Bi and Bi subventionné ne se distingue plus dans le fondant dégoulineux de la survivance.

Quelqu’un prendrait bien un autre verre de blanc avec ça ? Ou un fort tant qu’à y être ?

***

Faut y mettre le temps.

Il était une fois, il y a de ça 40 000 ans pour le détroit de Béring, 483 ans pour Jacques Cartier, 262 ans pour Lawrence, Monckton et Beauséjour, 254 ans pour George lll, et 178 ou 132 pour les patriotes et rebelles pendant au bout d’un exil forcé. De quoi être vraiment fiers. Flash, surexposition.

Et pas qu’au passé : 

Fier comme un pays qui, comme jamais, se bombe le torse devant les États-Arabes-Unis, derrière leur justice blindée et tous ceux qui se demandent avec le RollingStone, en prenant soin de serrer fort les mains du Conseil de sécurité de l’ONU : Why can’t he be our President ? Flash.

Quelle belle occasion de se refaire le trésor en réunissant les désabusés et les nantis, les patients des couloirs d’hôpitaux et les clients de la santé haute vitesse avec une solution tripante : mais roulez sapristi, mais roulez donc ! Rome a eu son pain, nous aurons notre joint ! Et que vos rêves, les vrais, s’envolent en fumée ! Ad marijuana, usque ad nauseam.

Qu’on se gave de moules zébrées de l’Érié comme le cœur se remet à peine d’une poutine au foie gras, cette autre forme de mort assistée quand on sait qu’on va tous mourir et qu’il vaut mieux en finir avant que ça nous déconcrisse.

C’est la fête au Kanata. La plume de l’aigle du totem ininflammable sort du 8e feu et chatouille les pieds millénaires d’un enfant allongé dans un canot désapproprié, seul et luttant sous le pont de l’autoroute des larmes comme un saumon qui veut revenir chez lui, mais se bute à un barrage de commissions. Flash.

1, 2, 3, compter l’audace de notre origine sur les doigts sales de nos défaites et sortir de peine et de misère le papier glacé d’un Polaroid pris à travers le trou de notre mémoire collective, d’où en sortira l’image-réussite, ce rêve plastifié de nos faces numérisées ou le profil mis à jour de nos vinaigrettes préférées !

Pas besoin d’aller si loin pour se faire peur. Du fond de nos lacs, de nos forêts et de nos cieux, je dis : attention au Windigo, à la bête à 7 têtes, au Adlet, au Loup-garou, à Ponik, au Sasquatch, au iCloud. Nos monstres trémoussent d’impatience à l’idée de se remettre un habitant dodu sous la dent.

Je sais, je sais, notre police monte solidement la garde le long de nos frontières à n’en plus finir qui séparent les fines teintes de notre mosaïque si belle et si fragile, et elle le dénichera ce fauteur de trouble, elle le Taiser-a et le taira cet hurluberlu venu de partout et de toujours, ce blanchisseur clandestin de Moose Jaw, ce détenu de Hastings Park, ce déplacé de Grise Fiord, ce squatter d’Africville.

De fait, ne sommes-nous donc pas tous le migrant de quelqu’un d’autre ? Peu importe ; les verts, les bleus, les rouges, les oranges, les lilas vont bien nous arranger ça.

Mais d’ici là, gens d’ici et gens d’ailleurs, faites tout de même attention. Nos services se renseignent sur la grammaire pronominale, sur la symbolique ostentatoire et sur les chartes survalorisées, les mesures de la guerre et autres constitutions en blanc qui hantent encore la nuit en se lamentant au beau milieu de la cuisine aux longs couteaux.

Et cher Gilles, mon pays ce n’est même pas l’hiver sur les plages de Vancouver et sous les streetcar de Toronto.

***

Le Canada, ce serait plutôt un long bassin-versant entre les mines bleues de Stan Rogers et les lacs de nos campagnes bitumineuses, où s’enlise péniblement le rocher percé de notre ressentiment.

Nous nous soulagerions enfin de notre Falardeau ?

Nous atteindrions enfin le cœur du cadeau ?

***

Ainsi, le Canada, tout dématryoshkisé, tout déplumé, ne serait pas si pire à la fin.

Après tout, le climat change pour nous tous, comme le vent de la marée montante et ces merles désormais sur les ailes du Grand Nord. Les palais de glace roulent fièrement sur des chars arc-en-ciel et le caribou gère haut et fort l’offre de ses bois mous.

Il y a encore de l’espoir pour le libre-échange : donnez-moi un pipeline, je le virerai de bord lui-aussi et vous câllerai une bastringue du début des temps nouveaux, d’avant le mur.

Je dis :

Il est temps que le lys se greffe au coquelicot, un coquelys, un lyslicot, que le homard pince le castor et que le pizzly enjambe le Mont-Royal et soulève le mont Pierre Elliot Trudeau, le transporte des Prairies au Bouclier en passant par la toundra, d’estuaires en delta, de dunes de sable en plages de varech.

Change-toi toi-même jeune homme et tu changeras le monde. Les cyniques eux-mêmes font bien de la radio corporative depuis longtemps ! Les poules auront enfin le gène leur donnant des dents.

En cette année de plaques et de rubans, je déclare solennellement que j’ottawarai ma mironerie, je godinerai le lilburn des prairies, je m’annehéberterai la totalité de l’atwooderie, me saint-jean baptiserai au screetch et, par une douce nuit d’ondaatje, je partagerai mon verre avec Elvis Gratton et ferai le tour de l’île pour la suite du monde avec Anne ma sœur Anne, dans le riche et rouge sol, couché sous un ciel aux pignons verts, ou les pieds en gigue dans un poème fleuve et courageux d’Al Purdy.

Très haut là-bas, le soleil de minuit éclaire nos promesses photovoltaïques. Plus bas là-bas, nos sources thermiques qui font fondre les bordées de neige de St. John’s. Plus loin là-bas, l’Inukshuk qui voit passer en prophète le bon docteur Stanley Vollant, serrant ses chemins de neige sous sa ceinture, un pas à la fois.

Nous y sommes tous, sur ce long chemin du Canada qui se fait en marchant, vivants et illégaux à Hemmingford, à Gretna ou à Saint Bernard de Lacolle, fiers sur le pont de la Confédération, radicaux sur Gabriola Island, riches à l’Opera House ou entreprenants à Saskatoon, à fuir le maringouin à Winnipeg, à taper la mouche à chevreuil à Richard à Rouyn, à pleurer les Leafs et à blâmer les Canadiens au pays du hockey.

L’eau et la glace. La glace et l’eau. Les porteurs d’eau ont désormais chacun leur bassin hydro-électrique. Qu’ils entaillent donc la feuille d’érable pour que coule le Pinot de l’Okanagan, qu’ils enterrent donc la hache de guerre du frère chasseur et qu’ils arrêtent de casser du sucre à la crème sur le gros dos du R.O.C.

Qu’on soit dans notre cabane de sudation, entre l’île à la Tortue, la rivière aux Carottes et les mille îles, en haut du mont Saint-Anne, en bas du Fraser, au 2e virage à gauche passé les Badlands, au bout de la ferme des moines à deux milles passé le champ de tabac des Lanois, ou est-ce le champ de lentilles des Gaudet, on fête le Canada : une belle reine à la gorge rouge et aux soutiens blancs.

Une vraie reine de Carnaval. Flash.

Et il n’y a pas qu’elle.

Une étoile dans sa constellation.

Que Neil Young se montre les foufounes électriques au parc Belmont et que Plamondon plante son chêne un soir à Châteauguay. Que le loup refile une alouette au renard au lion au Lightfoot, et qu’on s’envole avec Joni, embrasse l’ardeur d’Alanis, confonde au casino le clone de Céline. On en fera des pirouettes sous le chapiteau du soleil levant, on syntonisera la tectonie symphonique de Lepage et on chantera jusque dans l’au-delà la muse sensuelle de Cohen.

D’ici là, on a sincèrement besoin d’un printemps canadien. Le grand ménage.

Que l’on donne la Colombie-Britannique aux Chinois, la Saskatchewan aux U-Cri-niens, le Manitoba aux Métis et le Pape aux Philippins.

Je dis :

Que l’on remplace les bras d’honneur par des bras canadiens.

Que nos chicanes débimilitantes prennent la mesure de notre santé universelle.

Que les cons se déconcilient et admettent leur amertume à l’hôpital de l’autre bon docteur Bethune.

Que l’on remplisse les trous du nord à l’aide du trop-plein de nos villes.

Que l’on mette sur pauses nos vacances dans le sud des autres.

Que l’on admette que les deux meubles fondateurs ont grandement besoin d’être varlopés. 

***

Les téléphones et les flashs s’éteignent. Les idées se remantibulent. Le tapis rouge se réenroule.

La cérémonie se clôt.

On se donne la main et on s’embrasse.

On se revoit dans vingt-cinq ans.

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Mot du Comité d’édition
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Nous en voici à  notre deuxième année de publication. Nous espérons vous offrir dans notre troisième numéro un ciel encore plus ouvert à la créativité et à la communauté des écrivains et des artistes des Prairies.

Lire avec fiston
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Un livre sur 50 ans de présence francophone à l’Université de Regina
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En septembre 1968, le Centre d’études bilingues de Regina voyait le jour au cœur de l’Université de Regina. Cinquante ans plus tard, La Cité universitaire francophone et le programme du Bac en éducation française sont les fiers représentants de la francophonie à l'université.

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