Gilbert Troutet

Sous la lune

Gilbert Troutet - Nouvelle

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Illustration : Sharon Pulvermacher
Je n’avais pas réservé de chambre d’hôtel. De Gravelbourg, si ma rencontre ne finissait pas trop tard, je pourrais regagner Regina le soir même.

Dix heures sonnaient au clocher de la cathédrale lorsque je sortis de la réunion, parka sur le dos. La nuit était claire et glaciale, comme souvent en Saskatchewan quand janvier enserre les Prairies dans son étau. Lorsque je mis le contact, le moteur eut l’air de se plaindre et enveloppa la voiture d’un panache de vapeur. J’attendis quelques minutes, le temps que le pare-brise se libère de sa couche de givre, irisée par la lumière d’un réverbère. Puis je pris la route.

Dès la sortie du village, la neige courait sur l’asphalte, balayée par un vent du nord qu’on ne soupçonnait pas à l’abri des habitations. La plaine était éclairée par une lune blafarde, qui faisait miroiter, çà et là, les surfaces glacées de la neige. De loin en loin, un point lumineux révélait la présence d’une ferme isolée. Je m’attendais à ne pas rencontrer grand monde en chemin.

Je pensai alors à ma compagne et à mes deux enfants. À l’heure qu’il était, tous dormaient déjà peut-être. Je me sentis soudain très seul. J’avais l’impression d’être une fourmi sous le ciel immense, où tout me semblait hors de portée : la plaine à perte de vue, la route droite et déserte, la ligne d’horizon qui mourait dans le lointain et, là-haut, la lune voilée et haut perchée, comme une lampe allumée au faîte d’un chapiteau imaginaire.

J’arrivai bientôt à une intersection en forme de patte d’oie, où je pris à gauche. Le panneau indiquait : Moose Jaw, quatre-vingts kilomètres. La route enjambait collines et vallons en faisant de grands S. Le vent du nord soufflait maintenant de côté et je sentais la force des bourrasques à mon volant. Par endroits sur la chaussée, des congères, telles des dunes taillées en longueur, se dispersaient en larges volutes au passage de la voiture. La prudence m’incita à ralentir, même s’il me tardait d’être à la maison.

J’allumai la radio. CBC allait donner les nouvelles de onze heures. L’émission qu’on annonçait ensuite était diffusée de Vancouver. Du jazz apparemment. Cela me tiendrait compagnie un moment. Je n’avais pas sommeil. Aucune crainte de m’endormir au volant, l’état de la route exigeant une attention de tous les instants.

Jusque-là, j’avais croisé seulement un énorme semi-remorque, qui était passé dans un tourbillon de poudrerie. Les bancs de neige se faisaient de plus en plus rudes et rapprochés. Sur la droite, en contrebas de la chaussée, une camionnette gisait les quatre roues en l’air. J’y jetai un coup d’œil distrait et continuai mon chemin, en me disant qu’elle devait se trouver là depuis la dernière tempête.

À peine deux kilomètres plus loin, j’eus tout à coup un frisson. Et si l’accident venait tout juste de se produire ? Peut-être y avait-il quelqu’un dans l’habitacle, quelqu’un de blessé, coincé sous les sièges et incapable d’en sortir ? Je lâchai la pédale de l’accélérateur et réduisis l’allure jusqu’à finalement m’arrêter sur l’accotement. J’éteignis la radio, qui m’empêchait de réfléchir. Le moteur tournant au ralenti, j’entendais le vent siffler dans la galerie sur le toit.

Je décidai de faire demi-tour. J’allais lentement, peu pressé de savoir ce que je trouverais sur les lieux de l’accident. J’essayais de raisonner, de rassembler mes idées. Si je découvrais un blessé, voire plusieurs, que faire ? Mes cours de premiers soins n’étaient plus que de vagues souvenirs. On m’avait appris autrefois qu’il faut éviter de déplacer une personne accidentée, au risque de lui abîmer à tout jamais la colonne vertébrale. Soigner une hémorragie ? Je n’osais même pas y penser. Par ailleurs, où aller chercher du secours ? Moose Jaw se trouvait à cinquante ou soixante kilomètres et il n’y avait pas âme qui vive à des milles à la ronde.

J’enfilai ma tuque, mes gants, et sortis de ma voiture avec appréhension. Les traces de la camionnette dans le fossé s’étaient presque entièrement refermées. J’en fis le tour, enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige, et tentai de regarder à l’intérieur. Le véhicule dégageait une forte odeur d’essence. À la clarté de la lune, par une portière restée entrouverte, je ne pouvais voir que le dessous des sièges qui avaient basculé sous le choc et étaient à l’envers. Mais rien qui puisse trahir une présence humaine. Je me sentis soulagé.

Je retrouvai le confort de ma voiture et repris la route. Le vent avait balayé le ciel, où perçaient maintenant quelques étoiles. Il me fallut une bonne demi-heure avant de pouvoir détacher mes pensées de cette épave abandonnée au bord du chemin, tels ces chevaux de Napoléon, carcasses rigides, représentés dans des peintures de la retraite de Russie. Je passai à côté de la base de l’armée de l’air, où l’éclairage des pistes dessinait de longues allées inutiles dans la nuit.

À Moose Jaw, je retrouvai la Transcanadienne et me sentis déjà plus près de chez moi. Le panneau de Buffalo Pound me rappela l’endroit où l’on venait parfois le dimanche après-midi, pour dévaler une pente en luge avec les enfants. J’aimais m’adonner à ces plaisirs simples avec eux. L’hiver, me disais-je, peut avoir ses bons côtés.

À mon arrivée d’Europe, quelques années auparavant, j’avais eu du mal à m’habituer à ces immensités sans relief et sans arbres. Pourrais-je jamais briser mes attaches au pays qui m’avait vu naître, un pays de forêts et de montagnes, où des hameaux serrés peuplaient le paysage ? Cependant, je me sentais des affinités avec la vie des villages de la Prairie, que je fréquentais pour mon travail, et où je retrouvais un peu de mes racines. C’est à quoi je songeais en passant près de Pense, où je m’arrêtais à l’occasion chez Joe Fafard, le sculpteur.

À l’approche de Regina, je rallumai la radio et reconnus une chanson de Connie Kaldor. Quelle coïncidence, me dis-je, elle vient de Gravelbourg ! Devant moi se profilait la silhouette de l’hôpital Plains. Je quittai la Transcanadienne et pris University Drive.

La maison était assoupie. J’entrai sur la pointe des pieds et fis une visite aux enfants. Le réverbère de la rue projetait un rai de lumière oblique sur le papier peint du mur. Je remontai la couette du plus jeune pour lui couvrir les épaules. Son grand frère dormait en compagnie du chat. Puis je gagnai ma chambre et me glissai dans un lit bien chaud.

Gilbert Troutet

Gilbert Troutet

Né dans le Jura français, Gilbert Troutet a passé dix ans en Saskatchewan avant de s’établir au Québec au cours des années 80.

En marge de sa carrière au gouvernement du Canada, il a toujours été actif dans le milieu culturel et artistique. Auteur, compositeur et interprète, il a dirigé des chorales et participe régulièrement à des concerts et à des spectacles.

En 2005, il publie un recueil de poésie, Mots et cris, aux Éditions du Vermillon (Ottawa), accompagné d’un disque : Chansons pour dire. En 2014, il enregistre Paroles et musiques pour Noël, puis un nouvel album en 2016 : Chansons du temps qui passe. Gilbert Troutet est également photographe, journaliste pigiste et auteur de nouvelles, dont plusieurs ont été publiées dans des recueils collectifs.

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Mot du Comité d’édition
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Nous en voici à  notre deuxième année de publication. Nous espérons vous offrir dans notre troisième numéro un ciel encore plus ouvert à la créativité et à la communauté des écrivains et des artistes des Prairies.

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Un livre sur 50 ans de présence francophone à l’Université de Regina
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