Jean-Pierre Picard

Un petit bar de village

Un petit bar de village, qui a déjà été neuf et propre à une autre époque. Ses fenêtres trop hautes ne laissent entrer que la lumière. Pour voir l’horizon infini qui borde le hameau, il suffit d’ouvrir la porte et mettre un pied dehors.

Sur le trottoir désert, le propriétaire/barman/serveur-portier (PBSP) fixe la poussière au loin qui se rapproche imperceptiblement, suivant la ligne que dessine la route. Trop de poussière pour un seul véhicule. Peut-être y’aura-t-il des clients aujourd’hui.

Il entre essuyer les verres avec l’essuie-main presque sale. Un grondement sourd s’insinue entre les murs, doucement d’abord, pour devenir un million de sabots de bisons qui se rapprochent à vive allure. Le son se métamorphose en pétarades marquant l’arrivée d’une horde de motards du genre que les parents de jeunes filles voient dans leurs pires cauchemars.

S’il y avait eu des passants sur la rue, ils auraient assisté au rituel du stationnement suivi de la traditionnelle cigarette. Quelques instants plus tard, deux sumos version cuir se dirigent vers la porte. Respectant la loi interdisant le tabac, ils lancent leur mégot en direction de la canne vide sur le seuil. Un seul atteint sa cible, l’autre allant s’éteindre dans la poussière du trottoir.

La porte, ouverte brusquement, lance une plainte lasse. Le sumo alpha se dirige vers le comptoir et y dépose la masse tatouée de ses bras croisés: 

-       C’est toi le propriétaire ?

-       Euh, oui !

Il retire ses lunettes de soleil pour mieux toiser le gringalet dont le torchon se fige au fond du verre :

On a besoin de ta place.

Lançant son torchon sur le comptoir, le PBSP ouvre les vannes. Terrible spectacle que celui d’un homme qui, après avoir dit merci et bienvenue toute sa vie, profite d’une circonstance atténuante pour épancher son ras-le-bol universel.

-       Bon, je savais que ça viendrait un jour. Pas moyen d’ouvrir un bar sans vous voir débarquer pis sortir vos gros bras. C’est quoi ce coup-ci ? Contrat d’exclusivité pour la dope ? Tasser deux tables pis mettre un poteau à danse cochonne ? Scraper une des salles de bains pour faire un isoloir ? Non, mieux que ça, répondre au téléphone pis prendre des commandes de morceaux de char usagés.  

Y’a deux options.

Mettons que j’embarque parce que j’ai pas le choix. Ça va marcher un boutte, puis la police va venir faire un p’tit tour puis un autre. Comme ils pourront jamais rien prouver, ils vont commencer à me gosser avec toutes sortes de règlements que nobody gives a damn about. Check les ben venir mesurer au microscope la largeur de la porte de secours puis cogner sur le mur de la salle de bains pour essayer de faire sortir une coquerelle ou une souris. Ça c’est sans parler de la vérification de l’âge. Chriss ch’tu pour dire à Danny qu’il peut pas rentrer prendre une bière parce qu’il a 17 ans ? Ça fait 7 ans que c’est lui qui vient prendre les clés du pick-up à son père pour le ramener parce qu’il est trop saoul pour conduire.

À un moment donné, y’en a un de vous autres qui va faire un coup un peu tout croche, pis là les bœufs vont se mettre à saliver parce que la soupe va être chaude. À ce moment là, y’en a pu un de vous autres qui va venir faire son tour parce que la place est trop surveillée. Mais moé par exemple, je pourrai pas partir. Ils vont en trouver assez pour me coller une amende que je pourrai même pas payer parce que je vais avoir assez de misère comme ça à runner le bar. La clientèle que vous m’avez aidé à recruter va crisser le camp puis mon ancienne qui a déménagé au Central depuis que vous êtes là reviendra pas.

Je vais quand même pas annoncer un poste de préposée à l’isoloir au centre d’emploi. Puis la dope et les pièces de chars volés, ça se vend pas sur eBay. De toute façon Internet haute vitesse est pas à veille de se rendre icitte.

Là je vais engager un contracteur pour faire des (il mime les guillemets avec ses doigts) « rénovations » en espérant que les assurances n’y voient que du feu.

Tout en parlant, il se dirige vers l’arrière-boutique trébuchant légèrement sur une caisse de bière.

Autre scénario, je vous dis de crisser votre camp, mais vous vous assurez de me donner une dernière chance de changer d’idée. Si je ne change pas d’idée, c’est une question de temps avant que je reçoive un téléphone en pleine nuit m’invitant à venir voir nos chers pompiers volontaires en pleine action dans mon stationnement.

Il revient portant un bidon de métal.

-       Alors je vais nous sauver tous bien du trouble. Je n’ai plus vingt ans et je n’ai plus de temps à perdre à voir évoluer des situations décidées d’avance.

Il se met à verser l’essence un peu partout sur le plancher. Les deux sumos éberlués l’observent. Une fois le bidon vide, il ramasse un sac derrière le comptoir, y vide le tiroir-caisse et y met quelques objets tout en parlant. 

-       De toute façon, c’était pour faire plaisir à Linda que j’ai ouvert ce tabarnak de bar-là. Moé j’ai juste le goût de crisser mon camp et d’oublier le câlisse de trou où j’ai appris à me crosser. Ça fait que merci pour la visite…

Il jette une allumette sur le sol qui s’enflamme aussitôt.

… Désolé de pas pouvoir vous aider.

 

Il sort suivi des sumos. Il s’éloigne sur le trottoir d’un pas léger, jette des clés du bar dans une bouche d’égout. Le sumo alpha se dirige vers sa moto et se retourne vers son collègue :

 

« Câlisse, y va pas ben lui ! Mais ça règle pas ton problème. Je t’avais dit d’aller aux toilettes à la station-service. »


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Mot du Comité d’édition
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Nous en voici à  notre deuxième année de publication. Nous espérons vous offrir dans notre troisième numéro un ciel encore plus ouvert à la créativité et à la communauté des écrivains et des artistes des Prairies.

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Un livre sur 50 ans de présence francophone à l’Université de Regina
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En septembre 1968, le Centre d’études bilingues de Regina voyait le jour au cœur de l’Université de Regina. Cinquante ans plus tard, La Cité universitaire francophone et le programme du Bac en éducation française sont les fiers représentants de la francophonie à l'université.

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