Ian C. Nelson
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Triptyque - Micro nouvelles

Au coin de la rue / Dégâts collatéraux / La tragédie grecque

Au coin de la rue

Au coin de l’avenue Idylwyld et la 23e, un bip discontinu se fait entendre à ma gauche. Un clignotement sonore: on peut traverser.  Entre les deux lignes, on peut traverser. « Passez, monsieur. Priorité aux piétons. » Oui, on peut traverser. On peut traverser si les autos s’arrêtent. Et ce camion au loin vrombissant de plus en plus fort comme mon père sur le divan avec son apnée du sommeil ? Le bip me dit, « Passez, priorité aux piétons. » Je fais un pas. Le camion rugit. S’il s’arrête, c’est la vie. Le ronflement de mon père atteint son apogée. S’il s’arrête, c’est la mort.

Dégâts collatéraux

Ce qui m’a donné le vertige dans l’ascenseur ce n’était pas la montée rapide au 7e étage, c’était plutôt le parfum des lilas que portait cette femme. Plus précisément c’était le contraste entre ce parfum délicat et les couleurs criardes de la robe d’été qu’elle portait. Une robe qui aurait donné honte au porteur de chemises hawaïennes le plus extravagant. Des fruits de toutes sortes : oranges, grenades, bananes, myrtilles, mangues, cerises, ananas. Une salade de fruits cauchemardesque, quoi. Un assaut à la vue. Sur-le-champ mes lunettes photochromiques se sont réfugiées dans le noir. La rouquine aux cheveux fraîchement assortis avec je ne sais quelle flore improbable est sortie au 7e étage.

Ébranlé par la dissonance cognitive, je tournais en rond dans la petite cabine pendant que l’ascenseur montait lentement avec un arrêt à chaque étage jusqu’au 17e où se trouvait ma chambre. J’en éprouvais un mal de cœur violent. Vite je me suis rendu dans ma chambre, je me suis emparé de mon couteau suisse, puis je me suis replanté devant le banc des ascenseurs. Une fois les portes ouvertes, je n’ai pas inspiré trois fois que j’ai perçu la trace laissée par la bête. J’ai pénétré dans l’antre mécanique et je suis descendu au 7e. La porte s’est ouverte. Quelques petits reniflements ont suffi pour me mener à la porte de la gorgone.

Toc ! Toc ! On fait le ménage, madame.

Attendez, j’ouvre.

J’ai pris une grande respiration. À l’ère de la chevalerie, les dégâts collatéraux ne sont pas permis. 

La tragédie grecque

–      Oui, Mme Framboise-Épinard, la dame du 709 a pris son rendez-vous cet après-midi.

–     

–      À 13 h 30 comme d’habitude.

–     

–      Oui, toujours la même teinte de cheveux.

–     

–      Depuis presque vingt ans maintenant, mais c’est peut-être la dernière fois.

–     

–      Vous pensez? Mais non, Madame 709 n’a pas évolué, même si j’ai essayé pour la nième fois de la convaincre de changer les idées pour la couleur. Tout juste si j’ai réussi à la faire porter notre nouveau parfum lilas. Pour la teinture elle est intransigeante. Elle prétend que le roux qu’elle préfère est classique.

–     

–      Oui, classique. Comme les cheveux roux d’Hélène.

–     

–      Vous savez bien, Mme Framboise-Épinard, HÉLÈNE…  Hélène de Troie. Fichtre alors ! si notre Hélène de la 709 insiste à se coiffer et à s'habiller de la sorte, je vous dis, Madame, que la guerre de Troie n'aura pas lieu !

–     

–      Non, Madame, la tragédie c’est aujourd’hui. On ne fabrique plus cette couleur-là, alors je crains que ce soit la dernière fois que la 709 entre dans notre boutique comme un coucher de soleil hawaïen pour sa couronne de coloration bimensuelle.

–     

–      Vous êtes sûre que vous ne l’avez pas croisée au coin de Idylwyld et la 23?

–     

–      Non, pas vrai ! Un accident avec un camion ?

–     

–      Ça alors. Miséricorde !  On a justement entendu la sirène de l’ambulance qui passait.

–     

–       Bien sûr, Mme Framboise-Épinard,  je veux dire la sirène du service d’aide médical urgente, comme vous le dites bien proprement comme il faut, Madame, le SAMU. Puis un peu plus tard on a entendu la police, mais elle passait dans l’autre direction, je crois.

–     

–      Oui, oui, la 709 elle va nous manquer assurément.


 

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