David Baudemont
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Les ruines

Les ruines
David Baudemont

Vey-en-Cerisy, le 27 novembre 1943

Liebe Großmutter,

Voilà bientôt deux ans que j’ai été affecté ici. Mais je n’ai pas à me plaindre, pour un blanc-bec comme moi, passer la guerre au sec et bien nourri est inespéré, je dois bien l’avouer. J’ai même pris un petit peu de poids depuis que j’ai quitté la maison ! Parfois, bien sûr, je trouve le temps long. Mais entre ça et le front russe…

Je n’ai plus grand-chose à découvrir dans ce bâtiment que j’ai parcouru de long en large, du premier au dernier étage, de haut en bas et ainsi de suite. Toutefois, la semaine dernière, j’ai été étonné de dénicher au fond d’un couloir une trappe donnant sur le toit. Je pensais connaître la moindre ouverture dans cet édifice (on ne voudrait pas être pris au piège dans cette cage à lapins au cas où un incendie se déclare, n’est-ce pas ?) L’éventualité n’est pas à écarter, car les bombardements américains se font de plus en plus fréquents (je t’en ai déjà parlé). J’ai attendu l’heure du repas et y suis monté discrètement mais elle était condamnée. Cela ne m’a pas étonné, tout a été pensé dans les moindres détails ici, tu t’en doutes.

Les anciens pensionnaires de vieil hospice auraient bien du mal à le reconnaître tant il a été modifié pour les besoins de la guerre. Comme nous ne sommes qu’à 25 km du mur de l’Atlantique, tous les murs porteurs ont été renforcés au béton armé dans l’éventualité d’un bombardement. Ce qui fait que les fenêtres ont été condamnées et que les couloirs ressemblent à des galeries de mines. Le béton armé me fait penser à l’ancien château d’eau du Steinwerk où nous allions jouer Franz et moi en hiver, en revenant de l’école. Nous y allumions des bougies (je ne te l’avais jamais avoué, car tu me l’aurais interdit, n’est-ce pas ?) et même une fois y avons-nous fumé des cigarettes que Franz avait volées à son père ! C’était notre forteresse à nous deux. On défendait notre royaume contre l’envahisseur qui nous cernait de tous côtés. Quand j’y repense, on y croyait vraiment !

Notre village me manque beaucoup. Parfois, quand je ferme les yeux, je vois la forêt du Steinwerk comme si j’y étais. C’est étonnant comme la mémoire peut retenir les détails de certains lieux. Pourquoi le Steinwerk ? Quand Franz est parti à Stuttgart, je n’y suis retourné que trois ou quatre fois pour y chercher des champignons. Mais c’est là et pas ailleurs que mes souvenirs me ramènent.

J’espère que tu arrives à améliorer un peu ton ordinaire avec des œufs ou des saucisses des fermes voisines. Ici, nous sortons rarement du QG, car on doit obtenir une autorisation spéciale. Il faut un laissez-passer pour tout ici. De toute façon, le premier village est à plus d’une heure de marche. Et même si j’avais un véhicule, qu’y ferais-je d’ailleurs, je n’y serais sûrement pas bien accueilli.

Mes tâches ne sont pas difficiles, ni même ardues. Je m’en accommode du mieux que je le peux. Je fais le tour des postes de transmission et y récupère les messages qu’ensuite je porte aux officiers, la plupart du temps le Général Schreier ou un des Oberleutnant. Je commence toujours par la centrale téléphonique puis passe par la radio et fini par les transmissions Enigma, la fameuse machine à code par où passent tous les messages télégraphiques de Berlin. On dit que le code d’Enigma est indéchiffrable par quelqu’un d’autre que la machine elle-même. Je ne comprends pas bien ce que ça veut dire, mais chaque nuit, l’officier qui s’en occupe (c’est le même depuis deux ans et je ne connais même pas son nom) la cadenasse à chaque fois qu’il ne s’en sert pas. Quand je passe chez lui, je dois toquer avant d’entrer. Quand j’entre, la machine est toujours recouverte de son couvercle de bois, je ne l’ai jamais vue. Tout ce que je devine, c’est qu’il y a une machine à écrire parce que j’entends le sous-officier taper, n’est-ce pas ?

À la centrale téléphonique, il y a toujours trois opérateurs de jour, un de nuit. Je ne les vois que de dos. Je récupère les messages dans la corbeille. Parfois, l’un d’eux m’appelle alors que je passe dans le couloir.

- Coursier ! Pour le bureau du Général. Urgent.

« Coursier », c’est comme ça qu’ils m’appellent. Ils ne connaissent même pas mon nom et s’en fichent. Moi, je connais le leur, car dans les heures creuses, ils blaguent entre eux.

-    Arrête de déconner Gerhardt, tu as vu ses bras, je ne donnerais pas cher de ta peau si tu essayais de lui mettre le grappin dessus.

Il parle de la fermière qui vient livrer les œufs toutes les semaines. Ils ne font pas attention à moi, ils ne m’appellent que « coursier » et me tendent un billet derrière l’épaule sans me regarder. Je ne pense pas qu’ils pourraient faire la différence entre le garde de l’entrée et moi, tu sais. Cela ne me dérange pas, car je ne mange pas avec eux, je prends mes repas plus tard avec les cuistots quand les officiers et les sous-officiers ont fini de manger. Je me suis fait quelques amis en cuisine. On joue aux cartes le soir, on évite de parler de la guerre parce qu’on est tout le temps dedans, on parle de la Bavière ou du Schwarzwald, parce que c’est beau et qu’on y mange bien, ça fait passer le temps, n’est-ce pas ?

Il y a des fois, je me surprends à courir dans le couloir sans raison. C’est que j’ai l’impression de manquer d’air. Peut-être que c’est vrai, il y a si peu de fenêtres ici. Alors, je sors dans la cour centrale et je respire bien fort. Avec les fortifications et les remises qu’on y a construites, il ne reste qu’un carré de quatre mètres sur quatre avec un peu d’herbe. Au printemps dernier, j’y ai vu pousser des pâquerettes. En regardant droit au-dessus, on voit un bout de ciel.

Les couloirs du rez-de-chaussée sont si étroits qu’il y a une trace noire au milieu qui ne part plus. Ce sont les traces de bottes des officiers qui se précipitent d’un bureau à l’autre. Je crois que dans dix ans, quand cette guerre sera finie, elles y seront encore visibles. Peut-être que je pourrais même reconnaître les miennes, comme celles d’il y a trois mois, quand je me suis plaqué contre le mur au moment où le Général est sorti de son bureau et qu’il a failli me rentrer dedans. Il était furieux.

- Verdammer Berliner !

Depuis quelques mois, il s’énerve facilement. Je crois que ça date de la bataille de Stalingrad. D’abord, bien sûr, il y a eu la défaite contre les Russes, ça a mis un coup au moral de tout le monde, mais ce n’est pas tout, depuis, le Général multiplie les demandes de troupes et de matériels et rien n’arrive à temps alors il s’énerve. Le commandement central ne répond même pas la plupart du temps. Un jour, après avoir envoyé trois réquisitions, il s’est même adressé à moi à la fin de la journée.

- Pas de réponse de Berlin ?
- Non, mon Général.
- Mais enfin, ne savent-ils pas que les Yankees sont de l’autre côté de la Manche !

Je te disais donc que les bombardements s’intensifiaient. Tu n’as pourtant pas de soucis à te faire, le sous-sol du sanatorium a été transformé en bunker. Il pourrait tomber un chapelet de bombes droit dessus que ça ne broncherait pas. En plus, les Américains passent si haut qu’il y a peu de chance qu’il repère le QG, perdu qu’il est dans la campagne normande. On dit qu’à Caen et à Brest ils larguent leurs bombes un peu n’importe où. La plupart ratent leur cible, vois-tu.

Comment va Erika ? Tousse-t-elle encore ? Embrasse-la de ma part et prends bien soin d’elle, elle a toujours eu la santé fragile, n’est-ce pas ?
Bon, il faut que j’aille prendre mon poste et le courrier part dans moins d’une heure. Je pense souvent à vous. S’il fait beau, va faire un petit tour dans la forêt du Steinwerk et respires-y le bon air pour moi.

Bien affectueusement,
Ton petit-fils Dieter

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