Ian C. Nelson

Micronouvelles

Un coucher de soleil derrière le rideau

« Rares sont les chemins de campagne qui ne mènent pas à une ferme abandonnée. D’autres routes nous dirigent vers des villes fantômes »[1]. Si cette phrase résonne pour moi, c’est que je m’adonne à un passe-temps particulier : visiter les vieilles étables et les vieux érables, les maisons vides et les cimetières campagnards… complets ou abandonnés… à l’extérieur des villages qui semblent s’éloigner de plus en plus de la grande route. Apparemment par nécessité, le champ de pierres tombales se trouve sur une petite colline face à l’Ouest. Le symbolisme paraît évident ici sur la plaine où on retient son souffle à chaque nouveau coucher de soleil.


Cynique 1

La famille Éthier-Blais s’est installée sur un terrain près de la rivière en 1858. Aussitôt la maison et la grange construites, le patriarche a transformé sa petite entreprise agricole en seigneurie en y faisant bâtir et bénir une chapelle. Un curé de Saint-Victor venait de temps à autre y célébrer un mariage ou un baptême. Il venait aussi pour présider les obsèques familiales : une petite clôture démarque le cimetière qui garde les pénates près de leur terrain pionnier. Au milieu du petit champ, un crucifix : un Christ notamment agonisant qu’on a fait venir à grand prix de Lyon à une époque où l’argent valait bien plus qu’aujourd’hui. La clôture n’a pas été élargie depuis des décennies.

Sur la côte nord de la colline, il y a un autre enclos tout petit avec des dalles à peine visibles au ras du sol. D’ici, on ne voit que le côté pile de la croix. On devine que le Christ, hors de vue, fait face à la direction opposée. Le désespoir de la famille Éthier-Blais coûtait cher pendant les années de la Crise quand les fils et les petits-fils ont évidemment cédé à la dépression, grand et petit D. La famille a perdu son appellation d’origine sans le secours d’un curé évidemment. De là, le petit enclos et ses dalles miséreuses.

Depuis, l’arrière-petite-fille s’est réfugiée dans la maison des sœurs de la Présentation de Marie où, humblement, elle habite. On l’appelle Sœur April. C’est un prénom printanier d’une jeune fille qui marque l’automne final d’une génération, laissant se disperser les ambitions patriarcales dans les poussières du grand vide qui tourbillonnent aux rythmes des vents de toutes les saisons sur la Prairie. 


Cynique 2

« Rares sont les chemins de campagne qui ne mènent pas à une ferme abandonnée. »[2] Rares aussi ceux qui ne mènent pas à une femme abandonnée. Blanchard vient d’épouser en secondes noces une blondasse de Winnipeg. Ils passent neuf mois de l’année en Floride ou en voyage. Loin d’être un oiseau de passage, Véronique, sa première épouse, à deux kilomètres de la ferme, se console de toutes les saisons sur la plaine ponctuellement dépeuplée.

Le jardin saisonnier

Bernarde Chat surveillait son domaine avec un contentement allègre et ronronnant. Ce qu’elle aimait regarder la floraison richement saisonnière du jardin qui lui avait été légué ! À droite la petite spirée du Japon : les fleurs blanches, comme des perles dans leur feuillage vert, rappelant la neige à peine fondue aux premiers jours du printemps. Puis la procession de plantes qui à tour de rôle deviennent des jalons ponctuels à travers les tourbillons poussiéreux d’été et la canicule pour arriver aux brises automnales séchantes et aux frissons nocturnes qui durcissent les tiges pour la récolte. À la limite gauche de son domaine, Bernarde se félicitait du quatre-temps qui à lui seul se métamorphose comme un miracle depuis les petites fleurs blanc verdâtre aux fruits rouge vif et finalement aux feuilles mauves entrevues dans les bouffées de petite brume et les larmes de rosée qui complètent la préparation hivernale de son éventail des saisons. Bernarde Chat s’étira et se bomba sensuellement le torse calicot en notant que sa plate-bande comprenait des espèces transplantées et soigneusement cultivées côte à côte avec d’autres qui y existent depuis des siècles, leurs graines apportées par les vagues migratoires des oiseaux de passage. Bernarde se demanda si la menue Marguerite Deschamps pouvait se vanter autant de ses plantes alignées en gradin derrière la maison. Au souvenir des petits impertinents de celle-ci qui s’étaient déjà aventurés dans son petit champ de fleurs côté rue pour se régaler des fruits sucrés, Bernarde Chat devint d’instinct guetteuse. Faudrait-il y afficher un mot… de l’auteur ? Ses griffes sortirent momentanément longues à la promesse de la liberté d’une plume imposante et une introduction magistrale écrite dans des termes les plus érudits et réfléchis.

À ce moment-là, dissimulée derrière un banc d’herbes des prairies coriaces, Mme Deschamps surveillait son potager et chuchotait « Doucement, mes petits ! » Elle voulait bien faire patienter sa progéniture en attendant l’heure où la récolte serait prête à leur livrer les délices bien réchauffés et assaisonnés par le soleil. Sans doute, pendant cette période d’attente, le Chef Reuille leur rendrait timidement visite de temps à autre au crépuscule. Elle l’avait justement repéré tout à l’heure, gracieux comme Jamie Oliver susurrant au naturel ses conseils culinaires : pas du tout comme Gordon Ramsey prêt à tempêter sans relâche contre la cuisine de Mme Nature comme on accueille une tornade s’enfuyant du Kansas. Non, on pourrait bien vivre ensemble dans l’ombre des arbustes et des arbres majeurs qui s’étaient enracinés dans le terroir, il y a quarante ans, pour créer un havre dans cette grande mer qu’est la Prairie.

« Attention quand même, mes souris Deschamps, car Bernarde Chat pourrait piquer une faim et se mettre à la chasse à la petite viande biologiquement nourrie dans ce petit paradis ! »

[1] [2] L’Eau vive (le 13 avril, 2017) p.16 L’exploration des villes fantômes et des bâtisses abandonnées : un passe-temps saskatchewannais

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